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La franc-maçonnerie : laboratoire de l’idée européenne

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Réseaux maçonniques et culture de la mobilité des élites européennes

Mobilité

Quel que soit le modèle considéré, le projet d’une République des francs-maçons à géographie variable, bornée à l’Europe et à ses dépendances ou véritablement universelle, ne peut se concrétiser sans la mise sur pied de réseaux de correspondance et de loges qui innervent le corps maçonnique, le structurent et le rendent cohérent. Il faut également jeter les bases d’un droit maçonnique international, mettre au point des protocoles d’échanges de visiteurs, des échelles d’équivalence de grades rendues nécessaires par la multiplication rapide des systèmes de hauts grades. C’est ce que les pionniers de l’ordre maçonnique, hommes de réseaux -réseaux académiques, confessionnels, négociants, bancaires, diplomatiques ou artistiques, sans compter les réseaux relationnels mis sur pied par ses gestionnaires hors-pair de la mobilité (Daniel Roche) que sont les aventuriers-, ont bien compris.

Passeport maçonnique bilingue d’une loge irlandaise

(L'Autre et le Frère, cahier photographique 5)
(L'Autre et le Frère, cahier photographique 5)

Les réseaux de la correspondance maçonnique

Explication

A Metz, carrefour d’influences maçonniques, le négociant Antoine Meunier de Précourt demande le 24 juin 1760 à la Grande Loge de France, dont il est l’un des officiers les plus actifs, « la liste de toutes les loges qui sont émanées comme nous - Saint-Jean - de la vôtre, afin d’établir entre elles et vous cette correspondance générale qui doit régner de l’orient à l’occident et du septentrion au midi entre tous les corps réguliers ». Il continuera son œuvre à Hambourg puis en Russie. A l’autre extrémité de l’Europe maçonnique, en Sicile, les francs-maçons de Saint-Jean d’Ecosse , orient de Palerme, font également profession de foi cosmopolite. Après avoir tissé de solides liens avec les ateliers installés sur le pourtour méditerranéen, ils incitent les frères de la vallée du Rhône à entrer en correspondance avec eux. Les négociants de cet atelier sicilien, pour beaucoup originaires des Cantons suisses, sont en effet nombreux à se rendre à Beaucaire à l’occasion de la fameuse foire de la Madeleine. Ils retrouvent alors leurs confrères en affaires et frères en Maçonnerie sur les colonnes du temple de la loge locale. Puis le réseau palermitain s’élargit en direction des loges de l’intérieur. Au total, il coïncide presque parfaitement avec celui de la loge Saint-Jean de Metz. Les Palermitains se révèlent des correspondants exigeants, y compris avec leur loge mère Saint-Jean d’Ecosse , orient de Marseille. Un visiteur marseillais se voit ainsi interdire l’accès au temple sicilien, parce que sa loge a interrompu sa correspondance. Les relations épistolaires rétablies, les visites mutuelles reprennent normalement. Les rencontres fortuites, les visites escomptées sont autant d’opportunités, avidement saisies, d’initier de nouveaux échanges, de s’ouvrir par leur intermédiaire à de nouvelles pratiques maçonniques.

Rayonnement européen de Saint-Jean d’Ecosse

Rayonnement européen de Saint-Jean d’Ecosse
Rayonnement européen de Saint-Jean d’Ecosse

Explication

Les obédiences nationales prennent rapidement conscience que ces réseaux de correspondance et d’échange permettent aux loges de leur ressort de s’évader, de constituer un espace de relations autonomes, qui transcende les frontières politiques où elles peuvent jouer un rôle à leur mesure -c’est notamment le cas de Marseille dans le bassin méditerranéen, de Lyon en Europe médiane ou de Strasbourg. Le Grand Orient de France les met en garde :  « Une correspondance avec l’étranger entraîne toujours de graves inconvénients. La distance des lieux occasionne des retards dangereux, et il peut même arriver que toute communication soit interrompue, alors une loge reste isolée et languit, privée des avis et des secours dont elle a besoin. Au contraire, une correspondance avec un Grand Orient national n’est exposée à aucun danger et produit les plus grands avantages ».

Fraternité européenne

Pour l’heure, si ces échanges sont activement recherchés, c’est que le projet des pères fondateurs de 1717-1723, n’est autre que de  « permettre à des hommes qui sans cela ne se seraient jamais rencontrés », de se découvrir et de s’apprécier. L’accueil de l’autre en qui l’on reconnaît un frère, de ce voyageur étranger qui apporte la preuve vivante de l’existence d’une Europe maçonnique et fraternelle, revêt dans ces conditions une importance essentielle. « Vous ne serez étrangers en aucun lieu ; partout vous trouverez des frères et des amis ; vous êtes devenus des citoyens du monde entier ! » s’exclame le secrétaire de la loge Saint-Louis des Amis Réunis , orient de Calais, à la veille de la Révolution. De son côté, le protestant cévenol La Beaumelle, intermédiaire culturel entre la France et le Danemark, contradicteur de Voltaire et admirateur de Montesquieu, confie à son frère Jean, après sa réception à Genève où il parfait son éducation : « Je ne suis plus étranger ! » L’appartenance à une fraternité européenne est rassurante pour l’étranger en voyage. Philippe-Goswyn de Neny en donne également un témoignage précieux : bien né, fils du puissant Patrice-François, Chef et Président du Conseil de l’impératrice-reine Marie-Thérèse, il n’en a pas moins quitté secrètement les Pays-Bas autrichiens, refusant de suivre la voie tracée par son père, pour entamer un périple qui par Liège, Paris et Genève le mène en Italie, en Grèce puis jusqu’à Constantinople où il se rembarque pour la Toscane en 1766. Avant d’atteindre Marseille où il visite le temple de Saint-Jean d’Écosse , il écrit à Marie-Caroline Murray : « J’ai passé quelque temps à Toulon, ou quelques lettres de recommandation, et la franche maçonnerie m’eurent bientôt mis en liaison avec tout le corps de la marine ».

Carte des visiteurs de la loge maçonnique "La Bien Aimée d’Amsterdam"

(L'Europe des francs-maçons, p.94)
(L'Europe des francs-maçons, p.94)

On a là, à l’évidence, la marque d’une sociabilité en réseau authentiquement cosmopolite et européenne que l’ouverture récente de nombreux fonds d’archives –notamment russes- permet d’étudier de manière approfondie et de cartographier. Dans un contexte autrement plus dramatique, les réfugiés politiques l’ont bien compris. Leur histoire est de fait intimement liée à celle de la Fraternité maçonnique, des jacobites des années 1688-1746 aux Russes blancs et aux mencheviks en passant par les patriotes bataves des années 1785-1787, les libéraux portugais, grecs et espagnols des années 1820-1830. A ces voyageurs, volontaires ou non, la Franc-maçonnerie offre un viatique, le certificat, visé par le secrétaire des loges visitées, prémisse du passeport maçonnique que Joseph de Maistre, figure complexe de la Franc-maçonnerie « savoisienne » et européenne, rêve d’établir : « La correspondance étroite avec les frères étrangers et nos devoirs envers eux, qui constitue essentiellement la république universelle sont encore un objet de la plus grande importance. Il faudra faire sur ce sujet quelques bonnes lois qui puissent établir plus de relation, plus d’union entre les différentes sociétés, et concilier la bienveillance avec la prudence à l’égard des frères voyageurs ».

Une loge de patriotes néerlandais à dunkerque à la veille de la Révolution française : Les Vrais Bataves

(L'Autre et le Frère, cahier photographique 1)
(L'Autre et le Frère, cahier photographique 1)

Tableau des étudiants en médecine irlandais inscrits à l’Université de Paris, membres de la loge L'Irlandaise du Soleil Levant

1784 - (L'Autre et le Frère, cahier photographique 12)
1784 - (L'Autre et le Frère, cahier photographique 12)

La sociabilité maçonnique répond aux attentes spécifiques et complémentaires de la Société des princes (Lucien Bély), du royaume européen des mœurs (Daniel Roche), des militaires en déplacement, des négociants et des banquiers, des étudiants ou jeunes hommes bien nés effectuant leur tour de formation en compagnie de leurs précepteurs-gouverneurs, en mettant sur pied des structures d’accueil adaptées, dont on ne citera ici que quelques exemples : la Candeur strasbourgeoise, loge de l’Université luthérienne de Strasbourg, la Réunion des Etrangers , orient de Paris, loge de l’ambassade de Danemark, l’ Irlandaise du Soleil Levant , loge des étudiants en médecine irlandais de l’Université de Paris, les Amis Réunis , loge de la haute finance protestante, des artistes français et étrangers de renom et de leurs mécènes, ou encore l’ Amitié , ancienne Amitié allemande , loge des grandes maisons de négoce bordelaises originaires de la Baltique. Ces loges sont mentionnées dans les guides de voyages comme le Guide des amateurs et des étrangers voyageurs à Paris de Vincent-Luc Thiery.