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La franc-maçonnerie : laboratoire de l’idée européenne

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4- Les exclus du cosmopolitisme européen

Le cosmopolitisme du siècle des Lumières ne se confond cependant pas avec l’universalisme, la République universelle des francs-maçons épouse pour une majorité de frères les contours de l’Europe chrétienne (« le vrai chrétien, voilà le vrai maçon ! »), voire ceux du royaume de la civilité et du bon goût, où l’on peut jouir du plaisir d’être entre soi. Mutatis mutandis , elle se définit plutôt comme la réunion des Kaloikagathoi -beaux et bons de la Grèce classique, autrement dit les aristocrates-, conscients par-delà les frontières politiques de former une communauté de semblables, de pairs qui ont fait leur les normes culturelles issues du « procès de civilisation ». Les routes du Grand Tour et leurs étapes obligées, les séjours dans les académies et les universités européennes, les précepteurs étrangers, la pratique du français, promu koinè de l’Europe des Lumières, la visite des salons et des figures de la République des Lettres, ont contribué à forger cette élite européenne, aux effectifs réduits mais à la surface sociale et à l’influence politique et culturelle considérables. C'est elle qui fixe les normes sociales et culturelles qui qualifient ou disqualifient. On voit ainsi clairement les frères définir les critères de compatibilité que tout candidat à l’initiation doit posséder préalablement à son introduction dans le temple des amis choisis. A défaut, il risquerait de perturber l’harmonie fraternelle. Lessing reprochera d’ailleurs à ses frères de recevoir trop souvent des profanes en qui ils ont reconnu préalablement aux épreuves initiatiques des semblables. Ce refus d’une altérité trop accusée, d’une différence qui, loin d’être une source d’enrichissement pour la petite communauté, contribueraient au contraire à sa dissolution, a conduit les loges du XVIII e siècle, à borner le cosmos maçonnique, à définir les contours d’une identité maçonnique, largement déterminés par des critères profanes. En bornant le cosmos maçonnique, les frères en sont arrivés à préciser le profil du « franc-maçon né » -contradiction évidente avec le principe de l’initiation et de la mort au monde profane qu’ils assument fort bien- et son corollaire,  l’« autre absolu » -par opposition à l’ alter ego -, dont la différence irréductible menace l’intégrité de la communauté fraternelle. Selon les contexte et environnement profanes, ils ont identifié cet autre absolu au juif, au musulman, ou au « sang mêlé » dans les Antilles, qui porte sur son visage les stigmates du chaos indifférenciateur qui menace la société coloniale, si l’on tolère les fruits empoisonnés des unions mixtes. La manière d’aborder la rencontre avec un autre perçu comme un « impossible semblable » révèle la prégnance des préjugés profanes, le poids des fantasmes et de l’imaginaire social.

L'Union des trois ordres

Nicolas Perseval (Franc-maçonnerie. Avenir d’une tradition p 78)
Nicolas Perseval (Franc-maçonnerie. Avenir d’une tradition p 78)

Exemples de rejet de l’autre

Extrait

C'est une cause habituelle d’étonnement qu'on admette indistinctement dans la Société des Francs-Maçons des gens des différentes Religions. A ce propos, il est nécessaire de faire remarquer, Premièrement : qu'on ne peut y admettre que ceux qui portent le nom de chrétiens. Si on y trouve des infidèles comme les juifs, les turcs ou d’autres, ils y sont entrés par abus pour n'avoir pas été bien connus [1] .

De tels soient disant maçons… sont souvent dans le cas de vivre avec des hommes qui comme Caïn, portent sur leur front un signe de réprobation. L'on distingue dans les colonies blancs et sangs mêlés. La politique nécessaire au régime des Iles d’Amérique a refusé à ces derniers, quoique déjà éloignés de leur origine, tout lien de société avec les colons qui ont conservé la pureté du sang  européen sans aucun mélange de l’africain. Ces distinctions ne sont pas également suivies en France, elles sont devenues ici, indispensables. L'Expérience nous a convaincus dans cette colonie même que des hommes semblables à ceux que nous refusons de reconnaître pour frères [les membres de la Parfaite Egalité qui demandaient leur constitution par le Grand Orient] se sont avilis au point d’admettre aux grades de la maçonnerie, et de communiquer avec ces êtres que la politique de l’Etat et de leur origine, ont dévoués à l’avilissement de leur première constitution [2] .



[1] J. A Ferrer-Benimeli s. j., Les archives secrètes du Vatican et de la Franc-maçonnerie. Histoire d’une condamnation pontificale , Paris, Dervy-Livres, 1989, p. 401.

[2] BNF, Cab mss, FM, FM 2 519, dossier de la Paix , orient de Pointe-à-Pitre, Guadeloupe, planche adressée au Grand Orient le 7 octobre 1787.

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