La place du Moyen-âge

Dans l’analyse des places des villes européennes du Moyen-âge, nous porterons notre attention sur les configurations urbaines observables entre les siècles XI et le XV. Cette période correspond au renouveau des villes associé à la croissance démographiques rurales et à l’essor du commerce qui nourrit leur extension. De même, progressivement la ville s’affranchit des la soumission aux pouvoirs féodaux de la campagne et se constitue en centre de pouvoir autonome. D’un point de vue urbanistique, le renforcement du pouvoir municipal et le rôle croissant de l’activité commerciale s’ajouteront aux fonctions religieuses déjà établies dans la ville pour donner naissance à des nouveaux espaces publics.

Camillo Sitte et Leonardo Benevolo soulignent ainsi l’émergence, dans la ville européenne du moyen-age, de trois places principales, bien différenciées et rayonnant sur l’ensemble de la ville : la place civique de l’hôtel de ville, la place religieuse de la cathédrale et la place du marché. D’autres places et placettes abritent de façon plus locale des fonctions religieuses ou commerciales au sein des quartiers.

Dans les villes plus petites, les trois places principales peuvent être réduites à deux ou même à une seule, signe évident d’une organisation urbaine plus simple. C’est le cas souvent des bastides de nouvelle fondation dans le Sud de la France ou des petites villes soumises au pouvoir municipal de centres urbains plus importants.

La ville du Moyen-âge avait trois problèmes pratiques concernant ses places : le dégagement de la place, la localisation des places et l’articulation des places.

En ce qui concerne le premier point, il faut rappeler que la ville du Moyen-âge s’était développée de façon relativement spontanée, avec des fortes contraintes spatiales liées à la fois aux limites des technologies de transport et aux besoins de défense militaire. Le besoin de dégager des importants espaces publics dans la forme de places se fait ainsi sentir seulement dans une époque successive et nécessitera souvent des démolitions au sein d’un tissu urbain relativement dense.

La localisation des trois places principales est également liée à des considérations pratiques, outre que symboliques. La place civique et celle de la cathédrale nécessitent des positions relativement centrales au sein de la ville, pour être accessible à pieds partir de toutes les périphéries urbaines à l’occasion des grands rassemblements politiques ou religieux. Elles seront également proches des grands axes de communications, sans pour autant être normalement traversés par ceux-ci. La place du marché peut en revanche nécessiter une localisation plus périphérique, pour maximiser l’accessibilité à partir des principales voies de communications reliant la ville à la campagne ;  le marché était une interface économique essentielle pour l’échange de biens et de produits de la ville et de la campagne et devenait régulièrement un véritable champ de foire, nécessitant d’espaces rarement disponibles au cœur de la ville. Des nombreuses exceptions à ceux schémas de localisation sont néanmoins observables dans les villes du Moyen-âge, en fonctions des configurations topographiques locales, des particularités de la logistique urbaine (présence d’une interface portuaire, traversée d’un fleuve) et/ou de décisions politiques particulières (tel la création d’un complexe  religieux monumental à la périphérie de la ville de Pise).

   

Figure 1.3 :

Localisation des places dans la ville au moyen âge

 

 

L’articulation des principales places est également un besoin souvent ressenti par  la ville du Moyen-âge. Des interconnexions par le biais de passages voutés, de tronçons de rue à fort valeur symbolique ou de bâtiments publics conçus en fonction d’interface, permettent souvent de relier les différentes places qui se jouxtent dans la partie centrale de la ville, donnant naissance à des véritables systèmes de places.
A Mantoue, important centre urbain en Italie du Nord, on trouve un rare exemple d’articulation de trois places : la place 
Sordello  (place de la cathédrale), la place delle Erbe(place de marché) et la place Broletto(place civique du pouvoir municipal) sont interconnectées dans un axe qui se prolonge du Nord-Est au Sud-Ouest et qui structure l’hyper-centre citadin.


   

Fiure 1.4 :

Mantoue en Italie du Nord

 

 

L’Italie du Nord et la Flandre, principaux foyers urbains de l’Europe du Moyen-âge nous fournissent d’autres intéressants exemples de systèmes de place. A Bergame, des portiques articulent la place civique (Piazza Vecchia) à la place de la cathédrale. A Vérone, la place civique (Piazza dei Signori) et la place marchande (Piazza delle Erbe) sont connectées par un double passage piéton. A Sienne l’hôtel de ville articule la place civique (Piazza del Palio) à la place du marché, située en contrebas et d’accès plus facile à partir des campagnes environnantes. A Bruges, le Markt, réunissant les fonctions civile et marchande, est connecté par la très courte Brei del strata à la place de la cathédrale.


   

Figure 1.5 :

Münsterplatz à Fribourg-en-Brisgau

 

 

Sans concentrer l’ensemble des bâtiments publics à haute valeur symbolique bordant le forum romain, les places du Moyen-âge, et notamment celles ayant un rôle politique ou religieux, sont conçues à partir d’un bâtiment public principal, cathédrale, hôtel de ville, loge de corporations de marchands ou, plus tardivement, résidence du seigneur s’étant emparé du pouvoir municipal. La différence est précisément dans le fait que les bâtiments autour du forum étaient conçus par rapport à l’espace public prédéfini de la place, tandis qu’au Moyen-âge c’est bien plus souvent la place à être dégagée ou redéfinie par rapport au bâtiment qui lui donne un sens.

La Münsterplatz à Fribourg-en-Brisgau, dans le Sud de l’Allemagne, est un exemple de place à la fois marchande et religieuse conçue par rapport à la cathédrale. La cathédrale gothique se situe au centre de la place et constitue l’élément visuel le plus important, quelle qu’elle soit la voie parcourue pour accéder à la place. Rues et ruelles convergent vers la cathédrale, l’espace autour de l’église ayant évolué au cours du temps de cimetière à espace de marché.

Selon C. Sitte, la disposition des rues est importante pour l'harmonie de la place. Comme le forum romain, mais sans sa géométrie régulière, la place du Moyen-âge est un espace visuellement renfermé par les constructions environnantes. Les rues évitent toute traversée de la place et arrivent souvent de biais sur les angles de la place. Parfois des passages voutés viennent fermer les espaces séparant les bâtiments. Tout en étant un espace de mouvement conçu par rapport à des préoccupations éminemment pratiques de fonctionnement urbain, la place peut ainsi renforcer son impression d’espace fermé, accueillant des activités en plein air (rassemblements civiques, fonctions religieuses, représentations théâtrales, négociation commerciale) à l’abri des grands axes de circulation.

Comme il a été dit précédemment, les villes évoluent dans la seconde partie du moyen-âge, sous la pression de la montée en puissance des fonctions commerciales au sein de la vile, de la formation de pouvoir municipaux autonomes et d’une forte croissance démographique. Les remparts sont sans cesse repoussés, des faubourgs se développent souvent à leur extérieur, le long des principales voies de communication. L’église, implantée dans les territoires ruraux au cours de haut Moyen-âge, investi les villes, par l’édification de cathédrales, d’abord romanes et ensuite gothiques. Ce sont des bâtiments monumentaux, produits par l’effort de toute la communauté citadine, mélangent élan religieux et fierté d’appartenir à la cité.  Les villes voient leur rôle modifié au sein de l’espace géographique : elles deviennent des lieux de pouvoirs, de richesse et d’échange et voient apparaitre la catégorie sociale des bourgeois. De plus, la scolarisation augmente et une culture occidentale prend lentement corps à partir de foyers urbains.  Il s’agit d’éléments de fond que l’on peut retrouver par une lecture attentive des places léguées par la ville du Moyen-âge.

Finalement, la richesse des places du Moyen-âge montre à la fois la pluralité des pouvoirs urbains naissants et la variété des solutions pouvant être apportées aux exigences pratiques de villes qui évoluent au cours du temps. La différence avec le forum romain est également évidente en ce qui concerne la spécialisation des fonctions (place marchande, place religieuse, place civique) et  l’insertion au sein de tissus urbains non planifiés.