La dégradation des sols dans le monde

La dégradation des sols dans le monde

I Les premiers pas dans la gestion de l'érosion

Des milliards de dollars ont été investis à travers le monde pour combattre l'érosion des sols. Une grosse partie de cette somme n'a abouti à aucun résultat. Une des raisons pour cela est que l'utilisateur du sol, que ce soit un agriculteur français ou un paysan africain, est rarement impliqué dans l'élaboration d'une stratégie de lutte contre l'érosion. Le résultat est la mise en place de techniques ou de systémes qui ne correspondent pas aux besoins et contraintes de l'utilisateur et qui ne sont donc pas viables dans la durée.

Le premier facteur à prendre en compte dans l'élaboration d'une stratégie anti-érosive est la motivation de celui qui doit mettre en place la stratégie. L'agriculteur a des raisons très précises pour exploiter le sol comme il le fait, et il est impossible de lui faire changer ses pratiques sans qu'il soit suffisamment motivé pour le faire. Il est le seul maître de ses terres. Avant d'aboutir à des propositions concrètes, il faut donc comprendre son raisonnement. Pour cela, il faut être prêt à sacrifier du temps à l'écouter : ceci paraît être une évidence, mais le plus souvent c'est tout le contraire. Typiquement, le "spécialiste" reconnaît assez rapidement ce qu'est la source physique du problème (ce qui est souvent vrai), mais il a peu de temps à consacrer à des discussions où l'agriculteur "refuse de voir le bon sens" du spécialiste...

Cette période de contact, d'écoute, de dialogue... est essentielle pour deux raisons :

Chaque cas, que ce soient à l'échelle de l'agriculteur ou à l'échelle administrative, est unique mais quelques grandes tendances dans la gestion de l'environnement peuvent être évoquées.

De maniére générale, le décideur raisonne en fonction de 3 critéres :

I.1 Le raisonnement financier

Le sol est une source de revenu pour l'agriculteur, c'est la ressource principale sur laquelle il vit. Il n'est donc pas indifférent aux manifestations d'érosion sur ses terres. Depuis quelques décennies, il y a eu un renversement des rôles dans l'environnement : d'un côté, il y a les écologistes qui vivent principalement dans les milieux urbains et sortent dans la nature pour "se distraire"; de l'autre, il y a les agriculteurs, qui sont en contact en permanence avec l'environnement, mais qui sont perçus comme étant les "pollueurs" de la nature.

Cependant, cette caricature cache le principe selon lequel les activités agricoles et problèmes associés sont fondés : l'agriculteur ne fait que ce que nous lui avons demandé de faire, il produit abondamment à moindre coût. Ce système de production exige la maîtrise des maladies/ravageurs/adventices par les pesticides et une abondance d'éléments nutritifs par les engrais. Le sol idéal pour ce genre de production est un substrat quasiment stérile avec biodiversité = 1 (la culture), sauf quand la culture est une légumineuse et dans ce cas, biodiversité = 2 (la culture + les bactéries qui fixent l'azote atmosphérique du sol).

La maîtrise de l'érosion des sols, comme celle de la pollution des eaux par les pesticides et engrais, demande un effort civique bien en amont des stratégies de lutte. Dans le cas de l'érosion, ce n'est pas l'agriculteur qui est en cause, c'est le consommateur, car c'est lui qui décide des modes de production. Le consommateur domine la chaîne de production en dictant les produits qu'il achéte, même s'il ne semble paraître qu'en bout de chaîne. Tout le monde est d'accord sur le fait que la pollution des nappes phréatiques et eaux de surface est néfaste, mais combien sont prêts à payer plus cher leur alimentation pour corriger ce problème ?

L'agriculteur raisonne souvent sur le court terme (moins de 5 ans) parce que l'avenir au-delà de cette période est incertaine : le marché change, les subventions changent, la législation change, la politique agricole commune change... En tant qu'entreprise indépendante et " self-employer ", l'agriculteur est confronté au risque financier d'une manière plus directe que beaucoup de salariés sur le marché du travail. Les pertes dues à l'érosion sont très souvent des pertes à long terme : ce sont des pertes " pour les générations à venir... " Dans le court terme, l'agriculteur n'a pas intérêt à investir beaucoup dans un problème qui ne lui rapporte rien et dont les bénéfices éventuels ne se ressentiront que dans des dizaines d'années.

Un deuxième facteur qui s'apparente à l'argent est le temps. Depuis la deuxième guerre mondiale, le coût pour maintenir des ouvriers sur les exploitations agricoles a beaucoup augmenté. La main d'œuvre permanente a été remplacée par des saisonniers et l'agriculteur se retrouve à cultiver la même superficie, voire pratiquement toujours des surfaces plus importantes, que son père avec moins de personnel. La montée en puissance et en efficacité des machines agricoles a compensé en partie la perte de main d'œuvre. Mais typiquement, l'agriculteur travaille souvent de longues heures et plus particulièrement pendant les périodes de pointe. L'agriculteur dispose donc de peu de temps pour s'informer, s'adapter, apprendre de nouvelles techniques à cultiver différemment... Pour beaucoup d'agriculteurs, l'investissement en temps est aussi important que l'investissement en argent. Toute stratégie anti-érosive doit donc se construire sur une analyse des investissements en argent et en temps.

I.2 La gestion du risque

La notion du risque dans les derniers 20 ans est devenu une considération principale dans toutes les décisions concernant l'environnement, ceci parce que les risques provoquent des incidents graves pour la population (maladies, décès), mais aussi parce qu'ils conduisent de plus en plus souvent à des procès juridiques pour les décideurs.

Le risque intègre trois notions :

I.2.1 L'aléa

L'aléa représente la probabilité qu'un événement catastrophique va se produire et repose sur des notions de fréquences, périodes de retour... La probabilité est souvent estimée à partir de données statistiques, dont la durée de la période de mesure est très inférieure à la durée du temps sur lequel le risque doit être prédit : l'utilisation de 30 ans de données pour prédire des événements centenaires ou plus. Dans le domaine de l'érosion des sols, il est fréquemment le cas qu'un nombre relativement restreint d'événements pluvieux provoquent la grande majorité de l'érosion. Quelques événements pluvieux dans l'année sont responsables de la quasi-totalité de l'érosion.

I.2.2 La vulnérabilité

Les dégâts d'une inondation dans une forêt au nord du Canada ne sont pas les mêmes que ceux d'une inondation de la même magnitude au centre ville de Nice. L'impact sur la productivité de la perte en sol par l'érosion dépend en partie de l'épaisseur du sol : 30 m de dépôt d'alluvions représentent un sol moins sensible à l'érosion que 0.5 m de sol sur une roche mère. La notion d'une perte "acceptable" de sol s'appelle la "perte en sol tolérable". De manière similaire, le dépôt de sédiments dans l'océan, loin d'une activité humaine importante, présente moins de problèmes que le dépôt des mêmes sédiments dans un port de plaisance, réservoir d'eau potable, ou barrage hydroélectrique.

I.2.3 La susceptibilité

La susceptibilité est une notion intermédiaire entre l'aléa et la vulnérabilité. Dans le contexte de l'érosion, l'augmentation de la taille d'une parcelle n'influence ni l'aléa ni la vulnérabilité aux dépôts de sédiments en aval, mais elle favorise néanmoins l'érosion et augmente le risque de nuisances liées aux dépôts de sédiments en aval.

I.3 La perception de l'environnement

Les mouvements écologiques mobilisent beaucoup de pouvoir, de finances, et de ressources humaines parce qu'ils savent exploiter (le mot est utilisé sans préjudice) "les représentations mentales" que les personnes ont de la nature. Le conflit entre chasseurs et écologistes est un conflit de perception de "à quoi sert la nature". Nous avons tous une perception de l'environnement, et ces perceptions diffèrent les uns des autres. Même entre géographes, nous aurions du mal à se mettre d'accord sur ce qu'est "la nature" : c'est une forêt vierge, une forêt de seconde ou troisième génération, un parc naturel, un paysage de champs agricoles, un sentier de randonnée le long d'une rivière en milieu urbain...

Dans la gestion des sols, l'agriculteur gagne sa vie en cultivant le sol, mais il ne se perçoit pas forcément comme le "gestionnaire du patrimoine que reprèsente le sol". Il ne se perçoit pas forcément comme celui qui doit assurer sa pérennité, sa durabilité. Il ne se voit pas forcément comme celui qui doit garantir que la ressource ne soit pas "compromise pour les générations à venir...".
L'aménagement et l'urbanisation sont d'abord une question de vision et ensuite une question de techniques et de méthodes. Les lois limitent les possibilités, mais à l'intérieur de ces limites (et souvent juste en-dehors), il reste une marge très importante. La gestion de l'environnement est d'abord une question de valeurs : sur quoi allons nous dépenser notre argent, qui allons nous soumettre à quels risques, quelle valeur attachons nous au sol, à l'eau... ?